
Une fin d’après-midi printanière dans le vieux Colmar, entre St-Martin et St-Matthieu. Il ne m’attend pas je pense, qui devise sur le pavé : Jacques Geismar va m’initier en son établissement « Le Flory ». C’est jour de retrouvailles car voilà encore Monique Lévy-Scheyen, qui s’occupe de la médiatisation de l’événement. « 3e semaine de la cuisine judéo-alsacienne ».
J’avais rencontré Jacques dans son affaire de Turckheim ces dernières années. Il est le dernier boucher–charcutier -traiteur artisanal de la ville au veilleur de nuit. Il s’est diversifié notamment avec ce restaurant-winstub de la rue Mangold, qui lorgne discrètement sur la place de la Cathédrale. Nous entrons alors que les premiers convives se présentent. Je suis confus de n’avoir pas vu la serveuse qui me salue, affairé à mon reportage.
Comme toute winstub, l’endroit est chaleureux. Les fresques murales indiquent la bonne chère. Autour d’un verre de pinot gris et d’un carré de matza (le pain traditionnel juif non levé) au curry et à la betterave, Jacques et moi échangeons sur les pratiques culinaires. Il s’en va parfois saluer un client et me présente sa maman. La famille est capitale. Elle lui a confié les rênes de la boucherie et enseigné les recettes qu’il met un point d’honneur à restituer.
« On se tapait dans la main »
Jacques est issu d’une lignée d’artisans de la viande. Il se passionne pour une cuisine faite de mélanges culturels entre apports de migrants de l’Est et préparations locales. Il se souvient de ces marchands de bestiaux qui fendaient la campagne et ne mangeaient pas de porc. C’était le temps où « toutes les cultures vivaient ensemble dans le respect de l’autre ». Avec le brassage des migrations, la cuisine juive s’est mélangée au couscous, mais « elle parle toujours, elle fait chaud au cœur ». Pour le boucher – restaurateur, elle a autant sa raison d’être que celles venues d’Orient ou celles de la transition écologique à base d’insectes, qui ne l’ont pas convaincu. Il faut en consommer des grillons pour faire le plein de protéines…
Pour sa semaine de découverte, Jacques a aussi invité Patrick Garnier, qui avait transité par la collection Schlumpf à Mulhouse, pour une séquence café – schnaps. A l’époque, quand une affaire était conclue, une poignée de main suffisait, raconte notre hôte. Les paroles s’envolaient, les actes étaient solides.
Entre-temps, un plateau a été posé sur la nappe à carreaux avec un assortiment de spécialités maison : pâté de foie de volaille (gehackte Leber), Ei und Zwiebel (œuf dur et oignon haché), Pickelfleisch (poitrine de bœuf saumurée et cuite au bouillon) et le célèbre Pastrami (poitrine de bœuf saumurée cuite dans une croûte d’épices) connu rue des Rosiers à Paris. Des produits qui remplissent la winstub mais qui sont proposés toute l’année chez le « charcutier artiste » décrit par Gilles Pudlowski.
Je suis venu comme un quidam ou presque, j’ai été reçu comme un ami. Le bonheur est à table, entre pinot et mets ashkénazes. En partant, j’ai raté le concours du meilleur Zimmetkuche (gâteau à la cannelle). Dans cette rue Mangold, avoir Jacques Geismar, ça vaut de l’or.





























